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04. Politique scientifique du RAMAU 2018-2020

De l’incertitude des savoirs aux nouvelles fabriques de l’expertise

11 décembre 2017

Le présent projet scientifique s’inscrit directement en continuité du précédent, que nous avons donc dédié à la question de l’évolution des formations. Comme le montre le pré-sommaire des Cahiers Ramau n°9, pressenti dans les trois axes de l’appel à contributions, l’incertitude est de mise quant aux formats et contenus des formations en aménagement, urbanisme, architecture et paysage : c’est une incertitude productive dont témoigne la créativité de nombreux dispositifs (les centres de formation que sont les écoles d’architecture et de paysage, les instituts d’urbanisme sont souvent de réels lieux d’expérimentation à cet égard) ou encore la recherche de stabilisation de référentiels de formation. C’est clairement le signe ou le symptôme d’une déstabilisation forte quant aux « fondamentaux » et quant aux savoirs et compétences que les formateurs contribuent à édifier. Cela se retrouve également du côté des perturbations que rencontre la recherche dans ces domaines. L’enjeu de l’identification et de la production des compétences, celui de l’articulation formation-recherche-métiers dans le domaine de l’architecture, de la construction et du cadre de vie tiennent d’ailleurs une place importante dans la Stratégie Nationale pour l’Architecture, constituant le substrat de deux des 6 axes dégagés par cette réflexion dont on note qu’elle est elle-même issue de groupes hybrides : praticiens, enseignants-chercheurs, tutelles administratives, élus et acteurs économiques.

RETOUR DE LA QUESTION DES UTILITÉS DES SAVOIRS

En 2008, les responsables du RAMAU se sont joints aux contributeurs du numéro des Annales de la recherche urbaine intitulé « L’expertise au miroir de la recherche » afin d’analyser les formes de réflexivité chez les acteurs des projets architecturaux et urbains, en partant des travaux du réseau sur les expertises [1]. Constatant que, depuis une dizaine d’années, les types d’hybridation entre recherche et pratiques professionnelles se sont développés, le RAMAU a souhaité les explorer, dans leurs fondements comme dans leur portée. Dans le champ de l’architecture et de l’urbanisme, doctorats CIFRE [2], recherche-action et R&D (recherche et développement), sont autant de modalités de construction de la connaissance croisant l’analyse scientifique avec des applications ou des réalisations. Au-delà de ce croisement, ce sont les formes-mêmes de production des connaissances qui sont susceptibles d’être modifiées et qui concernent plus globalement la question des savoirs dans la société et de leurs utilités. On peut ainsi considérer qu’une recherche impliquée est possiblement de nature à reconfigurer les rapports de défiance ou d’utilité servile dont on connaît bien les contours [3]. Les savoirs de l’aménagement occupent une place particulière à cet égard, dont témoigne une histoire controversée de leur nature : savoirs pour l’action, savoirs de l’action, savoirs par l’action… Dans tous les cas, l’intranquillité est constitutive d’un questionnement sur ce que l’on attend des chercheurs dans nos domaines. C’est une chance plus qu’un obstacle.

Les rapports entre recherche et mondes professionnels de l’aménagement donnent lieu à la formation d’ingénieries spécifiques. Elles peuvent certes relever de la modélisation, de l’instrumentation mais aussi d’un soft power, modalité douce de conviction par le savoir. Les démarches dont relève la mise en place de politiques publiques sont de plus en plus de l’ordre de l’ingénierie de projet donnant lieu à l’intervention de consultants variés, étendant le domaine de l’assistance à maîtrise d’ouvrage. L’ingénierie ne se limite pas ici à une acception technique mais à un ensemble de prothèses mises en place pour une aide à la décision. Outre un questionnement épistémologique, cette discussion est aussi propre aux mondes professionnels mouvants s’interrogeant sur leurs démarches, sur les expertises qui leur manquent… C’est bien ce qui ressort de l’ouvrage collectif, L’ingénierie, signe d’intelligence territoriale ? (sous la dir. de Claude Janin, Eric Grasset, Dany Lapostolle et Elise Turquin, Paris, Economica, 2011) dans ce qui concerne le rapport de l’expertise aux enjeux du développement local. C’est aussi clairement un questionnement doctoral dont témoigne un groupe de recherche émergent, GRINGAU (Groupe de recherches sur l’ingénierie en aménagement et urbanisme).

Nous avons retenu trois entrées que nous aimerions explorer pendant les 3 années d’habilitation du réseau que nous visons. Elles s’entendent comme des prismes qui visent à questionner plus spécifiquement cette interrogation générale.

LE PRISME DES EXPÉRIENCES DOCTORALES

Le RAMAU se propose de questionner les contextes des thèses élaborées dans le cadre des CIFRE, notamment en accompagnant les travaux du GRINGAU constitué de doctorants aussi impliqués dans l’AD CIFRE SHS. Ces derniers interrogent différents thèmes depuis leur position “embarquée” dans des organisations où l’ingénierie est première. En 2017, son cycle de réflexions a concerné le rapport de l’ingénierie aux clients puis le rapport de l’ingénierie à la recherche en SHS. Il intensifie des questions portées par l’ADCIFRE SHS (Association des doctorants CIFRE en SHS - https://adcifreshs.wordpress.com).

Le développement actuel des CIFRE pose deux types d’interrogation autour des rapports entre recherche et pratique opérationnelle. La première serait de connaître dans quelle mesure ils contribuent par exemple à la création de pôles de recherche dans les agences d’architecture [4] ou collectivités territoriales [5], montrant une internalisation plus forte de la recherche dans les organisations [6]. Observe-t-on l’émergence ou le transfert d’expertises ? La seconde renvoie aux débats (prégnants dans les ENSA(P), mais aussi dans les écoles de paysage hors ENSA à la faveur de la réforme de la formation et de la mise en œuvre du LMD) autour des relations que peut entretenir la recherche avec le « projet ». Les éléments de discussion révèlent des tensions autour de la définition de la discipline et le rôle qui peut être celui de la research by design. Au-delà des questions de positionnement, peut-on éclairer les apports spécifiques que l’on peut créditer à la recherche par le projet, en dépassant le stade des déclarations et affirmations ? À l’orée d’un probable développement des doctorats élaborés à partir de la validation des acquis d’expérience (VAE) ou sur travaux (avec une nécessité plus grande pour les écoles de paysage favorisant des parcours plus diversifiés ou des modèles alternatifs), il est décisif de poser sereinement la question et de convier les personnes impliquées (doctorants, enseignants habilités à diriger des recherches, docteurs) à témoigner des processus à l’œuvre.

Ce questionnement nous semble important, de nature à renouveler ce que l’on entend lorsque l’on défend l’autonomie relative du monde de la recherche : comment peut-on être à la fois relié et indépendant ? Être inscrit dans les rapports de force qui traversent la société et en mesure de les analyser ? Entre engagement et distanciation (comme le suggérait déjà le sociologue Norbert Elias dans sa sociologie de la connaissance - 1993), les expertises à la fois comme formes culturelles et technico-politiques méritent toute notre attention.

L’ENTRÉE PAR LES CADRAGES DE LA RECHERCHE INCITATIVE ET CONTRACTUELLE

Les appels à projets constituent une autre entrée permettant de documenter cette question des transformations des expertises. La manière dont la commande de recherche façonne et favorise les modalités de réalisation des travaux scientifiques est une autre question posée par les rapports renouvelés entre expertise et recherche. En effet, les ministères successifs qui ont porté le PUCA (Plan urbanisme, construction, architecture) - actuellement dénommés “de la transition écologique et solidaire” et de “la cohésion des territoires” - ont essentiellement soutenu, depuis une dizaine années, des projets de recherche-action. Des appels d’offres de recherche émanant du ministère de la Culture et de la communication invitent les laboratoires à se doter de dispositifs qui croisent pédagogie et recherche et à se rapprocher d’enseignements, les associant ainsi aux modalités d’élaboration de la connaissance. Autre exemple, les PICRI (Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation) de la Région Ile-de-France proposent aux laboratoires de collaborer avec des organismes issus de la société civile afin de contribuer « à l’enrichissement des thèmes de recherche, [d’explorer] de nouvelles formes de démocratie, [de tracer] des pistes d’innovation sociétale tout en élargissant les champs d’application des méthodologies scientifiques et l’éventail des acteurs qui les mettent en œuvre ». Les projets soutenus par la Communauté européenne prévoient également des interactions avec les entreprises. À quels objectifs ces politiques de la recherche répondent-elles ? Quels sont les types de savoirs qui se constituent à partir de ces injonctions ? Les chercheurs font-ils évoluer leurs pratiques de recherche pour répondre à ces incitations ? Et si oui, comment ? De ce point de vue, outre les acteurs centraux, on voit combien les collectivités territoriales (les Régions assurément mais aussi les métropoles) ont également pris une place : lancement d’appels à projet, dispositifs de type RFI (Recherche-Formation-Innovation)… Autant de cadrages qui sont susceptibles d’orienter les recherches, souvent au motif d’une opérationnalisation plus forte.

LE PRISME DE L’EXPERTISE TERRITORIALE

La question de l’expertise territoriale est incontournable pour les écoles d’architecture et de paysage comme pour les instituts d’urbanisme. C’est un phénomène présent dès la création des premiers instituts d’urbanisme (Institut d’urbanisme de l’université de Paris en 1924 en lien avec la préfecture de la Seine), consubstantiel à leur cœur de métier et en lien avec leur financement (implication des collectivités territoriales dans la construction des écoles d’architecture). Si ce volet a été exploré par le RAMAU du côté de la formation initiale et de la formation continue dans le cadre du programme finissant, la question doit être posée du côté de la recherche. Thèses en CIFRE, recherche-développement, PICRI, POPSU (Plateforme d’Observation des Projets et Stratégies Urbaines) ont récemment été des expériences de recherche et d’expertise (institutionnelle, citoyenne…) auxquelles nous avons participé et que nous souhaitons soumettre à un retour réflexif et critique : portée des différents dispositifs, rapports aux commandes et demandes institutionnelles… Quels sont les territoires de l’expertise, sur quelles scènes d’action voit-on se déployer des rapports entre acteurs et chercheurs ?

Avec en fond de plan la transformation des politiques publiques, on voit aussi un appel vers de nouvelles formes d’expertise, dépassant les deux formes classiques de l’expertise académique et de l’expertise technique. Au sens large, l’ingénierie territoriale est à questionner. Cela suppose de renforcer les liens avec la fédération des agences d’urbanisme, de poursuivre le rapprochement avec les préoccupations de l’APERAU.

MODALITÉS DE TRAVAIL DU RÉSEAU

  • Mise en place d’un comité scientifique du programme (15 à 20 personnes),
  • Des séminaires de travail,
  • Un site Internet régulièrement mis à jour,
  • Un fonctionnement des Cahiers RAMAU avec un appel à contributions puis la constitution du numéro avant un colloque permettant notamment de le mettre en discussion.

Outre ces fondamentaux, les priorités iront à :

  • La mise en place progressive d’un réseau de correspondants dans l’ensemble des ENSA et principales formations en aménagement-urbanisme-paysagisme. C’est à l’échelle francophone que cette action est pour l’instant envisagée.
  • L’appui du fonctionnement d’un réseau Ramau-doctorants.

Notes

[1] Biau (V.), Evette (T.), « Activités et métiers de l’architecture et de l’urbanisme. Recherche et dispositifs réflexifs », in « L’Expertise au miroir de la recherche », Les Annales de la recherche urbaine, n°104, juin 2008.

[2] Conventions Industrielles de Formation par la Recherche, dispositif de l’Agence nationale de la recherche et de la technologie destiné au financement de thèses de doctorats. Les conventions sont de plus en plus nombreuses aujourd’hui dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme.

[3] Cf. B. Lahire, 2002, A quoi sert la sociologie ? Paris, La Découverte ou encore G. Noiriel, Les fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Paris, Fayard, 2005.

[4] Fertilisation croisée appelée de ses vœux par la SNA dans sa mesure n°16.

[5] À l’instar du programme “1000 doctorants pour les collectivités locales et les acteurs publics” dans lequel vient de s’engager la Comue Hesam, dont l’ENSA Paris-La Villette est membre. On note la convergence avec le souci de renforcer l’ancrage scientifique et économique des écoles d’architecture au niveau territorial (SNA, mesure 12).

[6] Sur la capacité des agences d’architecture d’internaliser de la recherche, voir aussi le travail de thèse mené actuellement par Guillaume Duranel au sein du LET-LAVUE (UMR 7218) sur les agences participant à l’atelier du Grand Paris sous le titre « Le "Grand Pari(s)", quels espaces de collaborations professionnelles pour les architectes et les urbanistes ? ».

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